Le Regard en arrière...

J'ai plus d'un demi siècle aujourd'hui, et quand je regarde derrière, je ne vois là rien dont notre monde pourrait être fier...
Oh, je sais, c'est à moi qu'on a fait les reproches les plus amers, c'est moi qu'on a envoyée réfléchir durant toutes ces années...
C'est à moi qu'on pourrait donc demander des comptes...
Mais quels comptes pourrais-je rendre à qui que ce soit, que quelqu'un d'autre ne me devrait pas à moi...?
Si je regarde ce que je "suis", je regarde uniquement le produit de ce que d'autres m'ont permis d'être...
Je ne suis d'ailleurs pas d'accord avec ce que les autres voient en moi, mais dans le feu de l'action d'une conversation, surtout si celle-ci est un peu animée, pour ne pas dire franchement hostile, on ne peut pas toujours contredire toutes les âneries que d'autres veulent bien vous reprocher...
Le pire, c'est qu'ils croient qu'ils ont entièrement raison, une fois qu'ils entendent prononcer exactement ce qu'ils étaient en train de soupeser dans leurs pensées...
S'ils entendent prononcer ce qu'ils ont dans leurs pensées, c'est donc forcément que leurs pensées étaient fondées...
Les tristes imbéciles ! Ils ne s'aperçoivent même pas qu'ils entendent leur propre voix...
Le problème, c'est qu'on ne peut pas gagner même sa tranquillité avec eux, tellement ils peuvent être de mauvaise foi...!
Si je vous racontais dans le détail jusqu'où ils peuvent aller, vous ne me croiriez pas...


Aujourd'hui, ceci n'est plus d'actualité, mais à l'époque où j'aurais pu avoir de telles pensées, cela était vrai !
Et peut-être, d'ailleurs, les ai-je eues, ces pensées...
En tout cas, je me souviens de nombreuses fois où je n'en avais plus qu'une : pourquoi moi ? pourquoi toujours moi ? pourquoi encore moi ?


J'ai ramé ma vie entière, en me demandant ce que j'avais de particulier, qui collait à moi, et qui faisait en sorte que tous les mauvais coucheurs et toutes les personnes de mauvaise foi semblaient me repérer de loin et me prendre pour cible, comme si j'avais été mise au monde rien que pour ça...
Lorsqu'on vit une chose pareille, on se demande pourquoi on la vit...
Il est naturel de se poser la question, surtout lorsqu'on n'a rien fait pour tomber dans de pareilles situations...
Et lorsqu'on est dans cette situation depuis des années, je vous prie de me croire qu'on se forge non seulement un caractère, mais également une marche à suivre : On surveille constamment ses faits et gestes, on se surveille à n'en plus finir.
Tant qu'on est avec quelqu'un, on se maîtrise, et une fois qu'on est seul, on se demande si on a correctement agi...
On soupèse les arguments des autres, et on soupèse les siens, on se demande où on a commis des fautes, et on n'ose même pas supposer que les autres en commettraient, tellement on s'est forgé une éthique personnelle rigide et tolérante, rigide pour soi, tolérante pour les autres...
C'est une équation qui ne trouve pas de solution, parce qu'on se barre à soi-même toutes les routes, et qu'aux autres, on les ouvre toutes.
Rapidement, on ne sait plus d'où vient le vent, parce que chacun considère les libertés gagnées comme des acquis qu'il garde jalousement...
Ce qu'on a donné a été pris, mais personne ne croit devoir rendre, uniquement exiger que, dorénavant, on respecte son acquis...
Cela vient de la droite, cela vient de la gauche, on ne voit plus qui exige quoi, on ne voit plus qui exagère, on est perdu, puis on erre...
Dans ce monde, tout semble reposer sur ce qu'en pensent les autres, sauf lorsqu'on remarque que les autres semblent diriger notre vie et qu'on confie de telles impressions...
C'est là qu'on doit entendre qu' "il ne faut jamais écouter ce que disent les autres"...
Seulement, lorsqu'on y prête attention, on remarque que ceux qui le disent ne s'incluent pas dans "les autres"...
Alors, il faut le comprendre comme : "ne les écoute pas, écoute-moi, MOI"...
C'est encore un moyen pour se faire avoir, mais à l'instant où l'on croit rencontrer la compréhension, on y CROIT, et on tombe dans le panneau, évidemment...

Bien sûr, comment rejetterait-on ce qu'on reçoit aussi rarement, cette compréhension, dont nous avons tous besoin pour nous sentir exister...???

Ensuite, si on veut respecter les règles apprises, on doit se dire que si on n'avait pas permis que d'autres nous trompent, les autres ne nous auraient pas trompés...
C'est ce qu'on a appris, c'est ce que tout le monde dit, tout le monde, ce n'est pas "les autres", ce sont les "leçons de la vie"...
Les "leçons de la vie", celles qu'on peut considérer justifier, on des adopte, on les suit, et on essaie de s'y conformer...
Donc, tout le monde nous renseigne sur le fait qu'on devrait être plus méfiant, si on ne veut pas se faire avoir par ceux qui nous tromperaient, si on les laissait faire...
Et si on refuse de ne jamais accorder sa confiance à personne, au moins en attendant d'avoir été trompé, on doit entendre des reproches parce qu'on n'est pas suffisamment méfiant...
Ceux qui nous disent qu'on devrait se méfier des gens, ce sont généralement ceux dont il conviendrait de se méfier le plus, mais puisqu'ils sont ceux qui nous mettent en garde le plus souvent, on ne se douterait même pas qu'ils trichent sans vergogne avec nous...
Ceux qui refusent de tromper les autres sont connus pour cette qualité, mais leur accorder un compliment, ce serait s'abaisser, vu qu'à l'instant où on le prononcerait, on se demanderait forcément si on pourrait en être digne soi-même...
S'ils ne trouvent pas en eux-mêmes la satisfaction d'être, des deux, la "vertu suprême", ils le rempochent, ce compliment qu'ils allaient prononcer, et qui aurait au moins été une amabilité...
Ils s'en fendent si rarement...
Ensuite, ils s'en veulent pour avoir failli complimenter celui qui tente uniquement de leur montrer qu'il est meilleur qu'eux-mêmes...
Mais comme ils doivent, au moins à leurs propres yeux, demeurer la "vertu suprême", ils ne peuvent, une nouvelle fois, rien faire d'autre que de découvrir la faille, le vilain défaut, chez celui qui ne leur plaît pas...
C'est lui qui les a fourvoyés, impossible qu'il ne sache pas les mêmes choses qu'eux, sûr qu'il les nargue...

Ça entretient la haine, des raisonnements pareils... Ça fait gonfler une colère qui s'autoalimente sous son propre soleil...
Mais comme on reste, en toute circonstance, la "vertu suprême", il est impossible qu'on ait fait quelque chose qu'on réprouverait...
D'ailleurs, n'est-ce pas qu'on s'est entendu mainte fois reprocher à ce nouvel adversaire, combien il est mal élevé... ?
Prenez, je vous prie, connaissance de cette petite anecdote, que je tire de mon jardin des fées. Bien évidemment, c'est une histoire vraie...

Ça entretient la haine, des raisonnements pareils... Ça fait gonfler une colère qui s'autoalimente sous son propre soleil...
Mais comme on reste, en toute circonstance, la "vertu suprême", il est impossible qu'on ait fait quelque chose qu'on réprouverait...
D'ailleurs, n'est-ce pas qu'on s'est entendu mainte fois reprocher à ce nouvel adversaire, combien il est mal élevé... ?
Prenez, je vous prie, connaissance de cette petite anecdote, que je tire de mon jardin des fées. Bien évidemment, c'est une histoire vraie...


Je ne suis pas agressive... une Fable de la Fée Losophe...
Une femme d'une bonne soixantaine d'année avait une vive colère contre sa voisine la plus proche, sa locataire...
Ayant enfin réussi à la faire partir, elle était résolue à lui rendre son déménagement aussi pénible qu'elle le pourrait...
Bien entendu, elle n'a admis devant personne que ce serait ce qu'elle ferait, mais elle a agi de telle sorte qu'on aurait pu sle penser...
Lors des derniers jours d'occupation des locaux, elle s'en est pris violemment à la femme de ménage de sa locataire, lui criant dessus, lui barrant le passage vers son véhicule, vociférant sans aucune cohérence, mais exigeant son dû qu'elle n'exprimait même pas...
Le fils de la locataire, ayant entendu le tintamarre à l'extérieur, sortit.
"Madame, vous devriez être moins agressive" lui dit-il aimablement.
La sexagénaire décupla ses forces pour hurler : "Je ne suis pas agressive, c'est vous qui êtes agressifs !!!"
Le jeune homme, sans se laisser impressionner, éclata de rire : "Oh, si, vous l'êtes. Vous êtes même très agressive, madame..."
Immédiatement, la vieille dame réfléchit, et ensuite, elle avait soudain à faire dans sa propre maison, au lieu de déranger sa locataire dans son déménagement...


J'en ai vu, des gens qui ne savaient pas accorder la moindre compréhension à d'autres, ni la moindre excuse, mais qui accusaient... comme une mitraillette, comme si chacun de leurs propres arguments les inspirait...
Souvent, je me suis demandé ce qui les motivait...
Souvent, j'ai pu observer qu'on ne parvient même pas à découvrir ce qu'ils cherchent vraiment : Quoi que l'on fasse, ils ne sont jamais contents...
Un jour, j'ai osé supposer qu'ils ne sont même pas conscients de ce qu'ils disent, ni de ce qu'ils n'écoutent point.
Subitement, je comprenais mieux leur fonctionnement...
Ils n'écoutent qu'à moitié, ils retiennent des mots clés, ils s'accrochent à une suite de mots ou deux, ils se font rapidement leur propre idée, et ensuite, ils foncent et ne s'arrêtent plus de parler...
Ils sont convaincus, ils ne supportent aucune protestation, ni contradiction, ils sont autoritaires... Ils CROIENT VRAIMENT qu'ils ont raison...
C'est un schéma que j'ai souvent observé : J'ai souvent été leur victime, vous voyez...
Dans ce rôle de la sempiternelle victime, c'est à peine imaginable, le pouvoir qu'on a, lorsqu'on sait saisir toutes les occasions...
Les occasions ne manquent jamais, on n'a même pas besoin de les chercher, ni encore moins de les provoquer, lorsqu'on a écrit un mot sur le front, un mot qui les excite, le mot "pigeon"...
C'était ce que je supposais, en ce qui me concerne, et jamais, je n'ai pu découvrir une personne qui aurait admis se trouver dans le même cas que moi...
C'était même encore pire que cela...
Je repérais ceux dont je m'imaginais qu'ils pourraient être "dans mon camp"...
Je voyais lorsqu'une personne se faisait ratatiner, comme cela m'arrivait souvent...
J'allais lui remonter le moral, lui dire des mots gentils, des mots emplis de complicité et de compréhension...
Et, une fois qu'ils allaient mieux, ils s'en prenaient à moi, comme si c'était moi qui leur avais manqué de respect...
Allez, ouste, il n'y a aucune place pour toi chez moi, ni dans mon coeur, ni dans mes pensées... J'ai besoin de refouler ce qui vient de m'arriver... Et toi, pauvre pomme, tu me le rappellerais...
Aussi, je te déteste pour avoir remarqué ma détresse...
Des gens pareils, il faut les comprendre pour arriver à... les comprendre...
Quand la vie entière d'une personne est remplie de détresses, il vient un instant où elle se dit "maintenant c'est mon tour"...
Cette méthode, dès qu'on l'emploie, peut s'avérer tellement efficace, qu'on n'en finit plus de s'émerveiller...
Chez d'autres, cette méthode n'a aucun sens, parce qu'ils n'ont pas la colère suffisante pour vraiment impressionner ceux qui les impressionnent donc toujours autant...
Mais lorsqu'on leur apporte, sur un plateau d'argent, une non agressivité ouvertement affichée, qu'on leur donne le coeur sur la main pour les remonter, alors ils comprennent que, pour une fois, ils peuvent se laisser aller...
De plus, ils ont des arguments que n'importe qui comprendrait, parce que tout le monde les a déjà entendus...
Et chaque remarque est assortie d'une ou plusieurs mimiques, comme automatiquement, parce que, dans ce grand jeu de rôle qu'est notre quotidien, le placard est rempli de masques aussi, pas uniquement d'arguments...
Dans ce que les humains appellent la "vraie vie", on peut tricher en ayant l'air d'être honnête...
On peut nier qu'on aurait eu l'une ou l'autre mauvaise pensée, on peut même refouler tout ce qui concerne cet acte mauvais...
On doit rejeter ceux qui en ont été les témoins...
Et, par ailleurs, des gens pareils, généralement se sentent tellement minables, qu'ils estiment que pour leur venir en aide, pour leur tendre la main, pour leur remonter le moral, il faut forcément être beaucoup plus minable qu'eux encore...
Alors ils se vengent, vous comprenez...
Et cette compréhension ne devient possible que lorsqu'on suppose, une unique fois, qu'ils NE SAVENT MÊME PAS CE QU'ILS FONT, NI CE QU'ILS RACONTENT...
Ils réagissent à des impulsions, et ils réagissent au quart de tour, parce que la plupart des données communément admises font partie du répertoire que chacun maîtrise : à une remarque suit une autre remarque, à une catégorie de remarques suit une catégorie de remarque ; ce réservoir est inépuisable et, de ce fait même, difficile à dévoiler comme le moyen de beaucoup de monde pour "moduler" au lieu de raisonner et puis parler...


J'ai toujours lutté, par tous les moyens, contre le découragement qui aurait pu résulter de cette situation...
Bête et obéissante, j'ai écouté ce que l'on me disait, et j'ai fini par croire moi-même que tout ce malheur, c'était moi qui le causais...
J'étais responsable de ne jamais m'adapter...
Vous ne pouvez même pas vous imaginer combien de fois j'ai pratiquement totalement changé de milieu...
Toujours ce mot écrit sur mon front me faisait rapidement repérer...
M'ai qu'avais-je donc, qu'ils voyaient tous chez moi, mais que, moi-même, je ne voyais pas...?
Qu'avais-je, pour tous les attirer, comme un pot de miel les guêpes...?
Qu'avaient-ils à vouloir me heurter comme si je l'avais mérité..?
À chaque nouvel entourage, je recommençait tout à zéro...
À chaque nouvelle tentative, j'échouais à nouveau...
À chaque nouvelle expérience de vie, j'étais plus riche d'au moins une information...
Mais comme j'ai tourné en rond... bon sang, comme j'ai tourné en rond, avant de trouver une sortie...


Et comment aurais-je pu découvrir que le défaut n'était absolument pas chez moi... ? Nous sommes en démocratie, je crois, ce qui se reflète sur la manière dont nous concevons notre vie entière.
J'étais, moi, celle qui s'accrochait avec beaucoup de personnes, et rares étaient ceux avec qui cela ne m'arrivait pas régulièrement.
Ceux-là, je les appréciais, les autres, si je l'avais pu, je les aurais évités.
Mais évitet-on ses collègues de bureau ? évite-t'on son mari ? peut-on éviter ses voisins ? éviter les quidams qui vous apostrophent dans la rue... ???
Dès qu'on cherche à éviter ceux qui cherchent à provoquer, c'est déjà pris comme une provocation...
Et lorsqu'on est impressionné par cette sorte de comportement, on est comme paralysé...
Optimiste, on se dit que tout ira pour le mieux...
Lorsqu'on raisonne beaucoup, qu'on se pose beaucoup de questions et qu'on a de la mémoire, on mémorise tout ce qu'on a déjà tenté en vain ; lorsqu'on a de l'imagination ET de l'optimisme, on cherche toujours d'autres solutions ; lorsqu'on a de l'esprit, on n'hésite pas à faire de l'ironie, mais c'est pris comme une provocation ; lorsqu'on ne sait vraiment plus quoi faire, on en vient à des actes qui les désespèrent : à défaut d'avoir pu se faire écouter, on a au moins regagné sa tranquillité...
Mais, il n'empêche, ça frise la provocation...
Lorsqu'on peut s'y prendre avec panache, on peut encore leur suggérer les aggravations de leur manière de penser, leur donner à réfléchir, jusqu'à les forcer de découvrir par eux-mêmes que c'est comme des imbéciles qu'ils se sont comportés...
Ensuite, on subit leur vengeance, parce qu'ils savent qu'on les a repérés...


Entre-temps, tout cela s'est terminé pour moi.
J'ai suivi à la trace chaque détail qu'il m'a fallu défaire pour en venir à bout de ce véritable sac de noeuds, où chaque individu se dépêtre, faisant semblant de n'avoir rien de plus grave qu'un ongle cassé, parce que, pour les choses sérieuses, on peut surtout aller se faire mettre...


J'ai vécu une expérience d'éveil à travers ma compréhension de mes souffrances passées, et c'est à travers ces souffrances passées, que je suis en mesure de comprendre ceux qui aimeraient bien sortir de la prison dans laquelle ils sont enfermés : à l'intérieur d'eux-mêmes, liés par une litanie de "valeurs" communément admises, auxquelles ils se soumettent, croyant sincèrement que les autres s'y soumettraient tous aussi...


02_La Vision derrière...


 

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